LETTRES DU HAVRE
Patrick Doan

IT WAS A BEAUTIFUL DAY

Je regarde les photographies de Lettres du Havre et des souvenirs surgissent.

p268 Un jour, je me trouvais dans le bureau de Barbara Dennys pour discuter des affaires de l’école, elle me montra alors une image déconcertante. C’était la peinture d’une rue d’un centre-ville où tous les rez-de-chaussée avaient été effacés. Les immeubles commençaient au premier étage, avec des balcons pour seules entrées. C’était à la fois singulier et familier. Mon regard se fixait sur cette image terriblement efficace qui me rappelait que nous vivions dans des espaces stratifiés, parcourus de parois recouvertes d’images et de mots.

p300 En 2006, Google Map arrivait en France et comme beaucoup de gens, je redécouvrais mon environnement à travers cette hyper-cartographie de la Terre, associant souvenirs et histoires à un plan où l’échelle est celle de l’anecdote. Une de mes destinations favorites était Pyongyang en Corée du Nord, la ville la plus secrète du monde. J’avais entendu beaucoup d’histoires sur les mises en scène du régime et l’architecture utopique de la capitale, mais ce qui me frappa le plus fut la quasi absence de signes et d’enseignes. Des avenues graphiquement désertes. Des couloirs de métro blancs. Il n’y avait pas d’espace d’expression graphique publique comme il n’y avait pas d’expression publique tout court. À cette époque je collectionnais des photos panoramiques de Mars envoyées par les petits robots Spirit et Opportunity.

p59 En 2001, nous sommes allés visiter Tokyo et Kyoto. Ce périple resta longtemps pour nous le voyage le plus reposant que nous ayons fait. L’effet Lost in translation fonctionnait à merveille, nous ne lisions pas les caractères japonais (ou très peu “à cause” d’une licence LEA de japonais durement acquise à Paris IX dix ans plus tôt). Nous contemplions les enseignes lumineuses de Akihabara et de Shibuya eki comme des feux d’artifices (hanabi : fleur de feu), heureux d’être ignorants. Bien plus que les lettres de l’alphabet latin, les caractères japonais ont le pouvoir de convoquer le mot et l’image.

p184, 283 Un matin à Amiens, dans la salle de formation de l’URAPEDA, Ali me dit qu’en langue des signes française, Audi se dit comme ça : faire deux anneaux qui se connectent avec les doigts, deux fois. Je venais de cramer le moteur de mon Audi A4 le matin même alors c’était un bon sujet de discussion pour le cours. On a appris plein de choses super cette semaine-là. Normal, imaginez une langue qui donne à voir le monde au lieu de le décrire par des sons, chaque mot ayant une raison formelle et chaque geste une motivation aussi évidente que celle de respirer. La langue des signes est unique et sublime car les sourds ont su traduire avec justesse notre monde grâce à la pureté de leurs gestes.

p222 À la fin des années 10 (de l’an 2000), la mairie d’Amsterdam a souhaité changer l’image du quartier rouge en y implantant des activités créatives. Puisque les Amstellodamois avaient voté en masse pour la préservation de leur quartier mythique, il fallait bien trouver un moyen de meubler autrement… Ainsi, Redlight Design fut inauguré et des ateliers de design, de mode et de joaillerie contemporaine s’installèrent et eurent pignon sur rue. Comble du goût, leur logo affichait un ruban blanc et rouge formant un R et un D enlacés… J’ai eu le privilège de travailler sur leur nouvelle identité graphique. Le brief était simple : “on ne veut pas être confondu avec des travailleurs du sexe et on aimerait avoir une meilleure visibilité”. Même si chaque cas est particulier dans mon métier, celui-là méritait une mention spéciale. Après une courte période de réflexion, nous décidâmes de nous afficher dans un code différent qui participerait cependant à l’ambiance chaleureuse du quartier. Une lumière d’un blanc éblouissant allait jaillir des vitrines la nuit et faire place à des reflets d’or et de diamant le jour (le tout pour 1000€ d’adhésifs, néons et rideaux blancs compris). Il fallait au moins ça pour rivaliser avec les enseignes clignotantes annonçant les “lives” les plus “hot” d’Europe.

p198 En 1998 s’est tenu à Lyon l’Atypi, le congrès international de la création typographique. J’étais encore étudiant à l’École Estienne et avec mes camarades nous nous y étions rendus pour rencontrer des dessinateurs de caractères vivants. De ce voyage je ne me rappelle que très peu de choses. Adrian Frutiger nous avait beaucoup fait rire avec son histoire sur l’Univers mais tout le monde était un peu triste car Gérard Blanchard nous avait quittés quelques mois auparavant. Le matin du dernier jour, Frédéric Lagnau repéra une enseigne en Antique Olive Nord (de Roger Excoffon) au-dessus d’une boutique abandonnée. Les lettres posaient tranquillement, majestueuses dans leur volume malgré la rouille qui les mangeait. Sur instruction, je lui fis la courte échelle le temps de décrocher le O : la lettre la plus difficile à dessiner.

p163, 276 Chaque année, je manque de temps pour aborder le tracé des capitales romaines avec mes étudiants. Ils ont déjà fait beaucoup de calligraphie et sont tous occupés avec leurs minuscules sous Fontlab (logiciel spécialisé dans la création de fontes). Cette fois-ci, je n’allais pas me laisser faire. En adaptant les techniques ancestrales du graveur lapidaire aux budgets d’aujourd’hui, nous passâmes un joyeux après-midi à confectionner un classique et classieux IMPERATOR. Nous ne savions pas lequel des deux matériaux avait le meilleur goût – la pierre ou le polystyrène expansé ? – mais à la séance suivante, tous avaient dessiné des capitales très respectables pour leur alphabet.

It was a beautiful day.

PS : La mémoire est un acte d’invention. Pour regarder mes souvenirs, allez sur
www.lettres-du-havre.com/regards/doan/realitycheck.html

Patrick Doan est né en 1972 à Phnom Penh. Diplômé
de l’École Estienne, il fonde son studio de graphisme et de
typographie à Amsterdam en 2001. Il enseigne le dessin
de caractère à l’Ésad d’Amiens où il mène également une
recherche sur les graphies de la langue des signes française.